Le berger des îles

En cette belle journée d'été, c'est un drôle de spectacle qui a lieu au port de Larmor-Baden, sur les rivages de Bretagne sud. Entre pêcheurs, plaisanciers et badauds, un homme tient en laisse un mouton. Non sans difficulté, il l’emmène sur un ponton et le fait monter sur son embarcation.

 

L'homme en question, c'est Nicolas Poupinel. La cinquantaine, le torse épais, les mains rugueuses et dans le regard, la petite étincelle salée des gens de mer. Le mouton en question, c'est Victor, un mâle de la variété dite « de Belle-île ». Laine brune caramel, le regard vif et teinté d'appréhension : aujourd'hui, c'est son premier baptême de mer !

Tandis que l'étrave de la barge plate glisse sur l'eau au-dessus des parcs à huîtres, Nicolas détaille le programme du jour :

il doit déposer ce bêlier avec le reste d'un troupeau sur l'île de Gavrinis, puis récupérer plusieurs autres sur l'île de la Jument en vue de la tonte estivale. « C'est plus compliqué de les faire marcher en laisse quand ils ne sont pas en groupe. Mais heureusement, la plupart du temps ils se calment dans le bateau, même quand ils sont seuls. Sauf que de temps en temps, il y en a quand même un qui panique ou qui glisse et que l'on doive repêcher ! ». Victor semble avoir le pied marin, et c'est seulement à l'approche de son île d’accueil qu'il recommence à s'agiter et à bêler.

 

Gavrinis est une île divisée en une partie privée et une partie publique, où trône un cairn mégalithique connu mondialement dans les cercles initiés à l'archéologie. C'est dans la partie privée que Victor rejoint ses camarades de pâture ; Après s'être assuré de l'acceptation du nouveau venu dans le troupeau, nous reprenons la mer.

Le golfe du Morbihan abrite plusieurs dizaines d'îles et d'ilots, certains sauvages, d'autres abritant des villages entiers. En passant devant le caillou d'er Lannic, connue quand à elle pour son Cromlec'h (cercle de pierres dressées) semi-immergé, le Berger ralentis pour jeter un œil aux oiseaux qui y nichent au bord de l'eau.

« J'y met aussi mes brebis de temps en temps, mais c'est un lieu important dans la saison de nidification des oiseaux et le débarquement y est interdit jusqu'à fin août pour les protéger. De toute façon, c'est beaucoup trop sec en ce moment. »

Ces dernières années, sur cet îlot et à l'aide de ses moutons ; Nicolas a réussi à venir à bout du baccharis (une plante invasive très difficile à réguler). « Quand il y a des arbustes de 2m de haut, je choisis d'y mettre des variétés ou des individus qui sont grimpeurs. Ces animaux sont très efficaces, en quelques semaines, les brebis peuvent venir à bout de buissons ou de ronciers.

 

Un peu plus loin, c'est l'île de La Jument. Ici, aux abords d'un des courants marins les plus forts d'Europe, c'est un paysage assez surprenant qui s'offre à la vue. Des centaines d'arbres morts sur lesquels sont perchés des goélands mais aussi des cormorants, noires silhouettes faisant sécher leurs ailes au soleil et aux vents.

 

Si la vue de telles colonies a de quoi réjouir quand à la santé des populations d'oiseaux marins, ici l'écosystème semble totalement déséquilibré par l'excès d'azote apporté par les défections des volatiles, ce qui a conduis à la mort de la forêt de pins et continue de transformer le sol.

 

« Ces oiseaux étant protégés, sauf dérogations, on ne peut rien y faire. Mais en mettant quelques moutons … on pourrait je pense réguler 'naturellement' leur nidification et la flore associée » ; C'est le pari de Nicolas et des ses missions d'éco-pâturage.

En attendant, son troupeau est un peu plus loin sur l'île. Un des propriétaires des lieux, Luc, propose son terrain contre les « tondeuses naturelles sur pattes » de Nicolas, qui se baladent paisiblement au milieu de panneaux solaires.

Tandis que nous montons une clôture pour pouvoir les récupérer, Nicolas confie : « Ce n'est pas toujours évident de trouver des propriétaires qui acceptent cet échange 'service contre service'. Certains d'entre eux voudraient que je paie pour utiliser les terrains, mais ils ne se rendent pas compte du boulot qu'il y a derrière ! ». « Heureusement, continue-t'il, la plupart du temps ça se passe quand même assez bien, comme je commence à connaître pas mal de monde dans le coin. Il m'arrive même parfois de jouer l'entremetteur entre des voisins aux relations conflictuelles ! ».

Attraper des moutons qui sont restés en semi-libertés pendant plusieurs mois sur une île peu fréquentée, est une tâche ardue. Non accompagné par des patous (traditionnels chiens de bergers qui rassemblent et protègent les troupeaux), Nicolas ne peut compter que sur lui-même (et sur les éventuels photo-reporters qui passent le voir...).

 

S'en suit alors une partie de course effrénée aux quatres coins de l'île pour les guider dans des parcs toujours plus petits. Les moutons les plus vaillants sautent les clôtures et n'hésitent pas à se faufiler entre vos jambes si vous n'êtes pas assez rapide pour les attraper.

Ce n'est pas sans difficulté que nous réussissons finalement à en attraper quelque-uns, qui seront ramenés sur le continent pour la tonte. Mais le rude travail du berger des îles ne s'arrête pas là.

 

Tout au long de l'année, il confectionne aussi dans ses ateliers un tissu en feutre, et participe à des événements tel que le championnat de France de tonte lors duquel il a présenté un nouveau prototype de métier à laver la laine. Engagé dans la perpétuation des traditions, il essaye enfin de conserver certaines races de moutons en voie de disparition.

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