Que reste-t'il du chamanisme dans nos sociétés européennes ?

Introduction au projet

Probablement déjà au temps des premiers hommes,

et pendant quelques millénaires au moins,

le chamanisme a été partie intégrante de nos relations sociales et de notre relation au monde.

Alors que ses manifestations (communautés, rites, évocations) au sein de nos sociétés modernes se sont faites de plus en plus rares depuis quelques siècles, il semblerait aujourd'hui qu'il y ait un regain d'intérêt pour ce système de croyances dites ésotériques.

 

 


 


Il est peu probable qu'ils soient tout cela à la fois.

Mais qui, ou que, sont ils alors ?

Si certaines communautés étudiées et connues en Sibérie

(d'où viendrait le mot 'chamane'), en Mongolie et en Amérique, intègrent encore le chamanisme

au cœur de leur société, qu'en est-il de l'Europe ?

Que nous reste-t'il ici de cette forme de spiritualité,

de cet ensemble de croyances et de connaissances probablement le plus ancien au monde, 

transmis dans la pure tradition orale ? Le chamanisme nous parle de notre rapport à la nature, de notre rapport aux autres, de notre rapport à la mort.


Au fil des époques et des lieux, le chamanisme a été

tour à tour pratiqué, adulé, craint, méprisé et étudié.

Quand l'ethno-psychologie a fait sont apparition, les chamans ont été alternativement condidérés comme des fous hystériques, d'habiles manipulateurs, des hommes en lien réel avec des esprits, des magiciens, des addicts aux psychotropes,

ou encore des érudits de connaissances ancestrales.

Ces points de vue variés et parfois contradictoires sont souvent eux-mêmes influencés par le poids de l'histoire :

chasse aux sorcières et aux rites païens du moyen âge, récits d'explorateurs dénigrants les sociétés dites 'inférieures' ... 

Serait-ce là que se cachent les clefs

pour résoudre les maux de nos sociétés modernes ? 

Ce projet photographique explore en plusieurs chapitres,

qui sont autant de rencontres, ce qu'il reste de cette culture sur nos terres occidentales, et dépeint comment un néo-chamanisme est aujourd'hui en train de voir le jour.

Chapître I - Valgerdur, la sagesse du nord

Ces questions m'ont mené sur une grande île volcanique et glaciaire d'Europe du nord, à la rencontre d'une femme étonnante, connectée à internet autant que connectée à d'autres réalités. C'est au nord-ouest de l'Islande que j'ai rendez-vous avec Valgerdur.

 

De façon pragmatique, mon reportage européen commence donc sur la plaque tectonique américaine ; l'Islande étant à cheval sur la faille médio-atlantique de laquelle naissent et s'écartent de 2 cm par an le sol européen et le sol américain.

 

Mais qu'importe, depuis sa colonisation par des vikings scandinaves et des esclaves celtes aux alentours de l'an 1000, puis son appartenance au royaume Danois jusqu'à sa déclaration d'indépendance en 1944, l'histoire de cette nation est résolument européenne

Avant de la rencontrer, je ne savais pas grand chose de Valgerdur. Seul un article en anglais d'il y a deux ans dans lequel elle est définie comme une sociologue-chamane-féministe, m'a permis de remonter sa trace.

Pour le reste, google traduction s'est cassé les dents sur les autres articles locaux en Islandais ...

 

C'est en 4x4 (quasi-indispensable ici)

qu'elle vient me chercher à Akureyri,

pour m'emmener découvrir son lieu de vie dans une vallée à une demi-heure de route.

Riant de mes recherches peu fructueuses à son sujet, elle met fin à mes spéculations :


Elle me confie être diplômée d'un Bachelor 'Integral Studies' américain qui enseigne les connaissances ancestrales des peuples originaux et d'un Master en 'Spiritualité féminine'. 

« Je me définirai plutôt comme une universitaire qui s'est intéressée au chamanisme en tant que chemin de vie personnel. J'ai vécu, senti, expérimenté des choses dans ma vie qui m'ont fait m'ouvrir à cette spiritualité, et je donne aujourd'hui des workshops chamaniques, mais je ne suis pas passé par les tribulations qu'endurent habituellement les chamanes dans les peuples originaux.

Au cours de ma vie, j'ai travaillé dans le milieu social, entrepris des études en psychologie, et mené campagne pour les droits des femmes. Mais je trouvais que c'était trop basé sur l'individu

et pas assez sur les relations humaines.

Cela m'a néanmoins permis d'être au contact de malades psychiatriques

à qui la maladie donnait une  vue très particulièrement intéressante et étrangement chamanique

du monde qui les entoure. »

« J'ai donc commencé à m'intéresser aux dimensions de la vie et de la spiritualité

qui sont de nos jours peu explorées.

Je m'ouvre à tout, tout en conservant un sens critique, et en particulier envers moi-même. Je m'interroge ainsi souvent pour savoir si ce que je ressens, ce que je perçois des mondes subtils, est réel ou est une simple création issue de ma volonté de croire ? "

De sa voix douce et de ses profonds yeux bleus, elle prend le temps de me conter un peu l'histoire des lieux et de son pays, tandis que nous quittons la route principale pour se rapprocher des montagnes.

Au fond d'une magnifique vallée, la terre fait place à la neige. « A partir d'ici,

il faut marcher ! » me lance-t'elle

pleine de malice. 

"Je n'ai jamais été très sportive, mais le fait que l'on ne puisse pas accéder au chalet en voiture l'hiver me permet de faire mon sport quotidien. J'ai toujours une paire de skis dans la voiture aussi au cas où,

car parfois on s'enfonce jusqu'à la taille dans la neige fraîche ici. »
 

Les paysages féériques de l'Islande se prêtent facilement aux symboles mystiques et à l'imagination onirique des esprits vagabonds

Nous nous arrêtons par moments savourer le silence des lieux. Nous sommes au milieu de nul part. Où plutôt comme j'aime à le penser, au milieu de tout.

 

D'un large geste, elle me désigne l'immensité de la propriété héritée de son grand-père. « Tous les arbres que tu vois là-bas, nous les avons plantés de nos mains avec mon père. 

Au loin,  un cri de corbeau. « Il vient souvent me rendre visite, accompagné

d'un renard arctique.».  Les animaux sont au cœur des traditions chamaniques.  

Les corbeaux sont d'ailleurs un des symboles communs à la mythologie nordique et à certaines sociétés chamaniques. 

 

Dans les Sagas Islandaises (mémoires romanesques du pays 

mélangeant histoire des pionniers et mythologie), il est dit que le premier homme à avoir foulé l'île y aurait été guidé par un des trois corbeaux qu'il avait emmené en mer pour repérer les terres.

Par la suite, le corvidé a été vu comme un symbole guerrier, associé au sang.

Puis on lui a prêté le rôle de messager, annonciateur de nouvelles, souvent  mauvaises. Aujourd'hui, il n'évoque plus grand chose au commun des mortels,

si ce n'est indifférence ou mieux,

emblème de pars nationaux.

Je demande alors à Valdergur pourquoi et comment selon elle notre regard envers le corbeau, et envers les symboles en général peut-il autant varier ?

" Nous avons toujours, invariablement,

eu une part de symbolisme dans notre vision du monde. Mais le filtre à travers lequel nous voyons les symboles, lui, change . Nous sommes passés d'un filtre pragmatique à un filtre romantique.

Pragmatique peut paraître un terme étrange à employer pour parler de croyances et de mythologie, mais il est en réalité bien choisi:

 

Les corbeaux, et autres charognards, venaient dans le temps dévorer les carcasses dans les fermes, voir picoraient les animaux malades, et étaient donc associés à la mort.


 

 Pendant que Valgerdur, s'active pour me proposer une infusion maison de feuille

de noisetier, mon regard se promène sur

le mélange insolite d'objets dans la pièce.

Que puis-je découvrir d'elle et de son histoire à travers ces objets ? 

De vieux livres côtoient plumes, attrapes-rêves, tambour chamanique, télescope, peintures hypnotiques ou encore guirlande led provenant probablement d'Ikea.

 

« La maison a été presque entièrement détruite il y a quelques années, lorsque

des canalisations gelées ont explosé 

puis inondé la pièce de vie d'eau brûlante pendant plusieurs jours. »  Me lance-t'elle.

J'ai du tout faire refaire, mais le plancher gondole encore.  Va savoir pourquoi,

la machine à laver qui baignait dans l’inondation et que j'ai laissé plusieurs semaines dehors dans la neige a fonctionné ensuite. Il y a de la magie

même dans la technologie ! »

Maintenant que la mort dans les élevages est 'contrôlée' ou en tout cas n'a plus lieu en pleine nature, ces animaux sont redevenus un simple symbole de la nature, et non plus de destin funeste. "

Comment Valgerdur envisage-t'elle la mort ?

« La mort est quelque-chose que nous avons toujours essayé d'éviter. Nous savons que pour la matière, il y a une vie après la mort. » - Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme disait le chimiste Lavoisier. - « Mais qu'en est-il pour nos esprits ? J'ai des intuitions, mais je n'en sais rien. Et quand je ne sais pas ce qui est vrai, ce qui est juste, ce qui est faux, je choisis d'explorer le plus intéressant !  Et mes pratiques chamaniques m'y accompagnent.»

Nous arrivons alors à sa cabane.

Le rouge de ses murs contraste avec le blanc de la neige, et le panneau solaire sur le toît contraste avec l'impression de marginalité. Valgerdur est une femme qui pourrait être considérée par certains comme une marginale, mais qui est aussi bien ancrée dans notre société.

 

Ce lieu lui permet de se retrouver, de se ressourcer, loin de l'agitation de la ville.

« Je pensais venir m'installer ici à ma retraite, mais je me suis dit que je serai alors trop vieille pour m'adapter, j'ai donc décidé de venir y habiter dès maintenant. Ça demande une certaine détermination, mais le jeu en vaut la chandelle »

me confie-t'elle. 

Un Chamanisme générationnel

Serait-ce donc cela avoir une vision chamanistique du monde ? Voir de la magie partout ? J'ai encore beaucoup de questions à lui poser, et elle semble avoir beaucoup de réponses à m'apporter.

Comme si elle devinait mes pensées, elle m'éclaire alors sur la place du chamanisme en Islande, et plus largement dans nos sociétés européennes :

« Cela revient, de plus en plus, probablement pour combler un déséquilibre. En Islande, jusqu'à très récemment, nous avions une vue chamanistique de la nature, qui avait une place très particulière déjà dans les croyances des catholiques celtes et des paiens nordiques. »

 

Il est vrai que lorsque les Islandais ont été priés de se décider pour une religion ou un paganisme national officiel, la personne en charge de la décision l'a prise après un 'voyage chamanique' de plusieurs jours sous des peaux de bêtes...

« Nous avons connu une chasse aux sorcières entre le 16th et le 19th siècle,

mais c'était plus une chasse aux sorciers,

et servait en réalité une lutte de pouvoirs entre clans. Tout cela est encore présent, juste sous la surface de nos us et coutumes, enterré beaucoup moins profond que dans d'autres sociétés dans lesquelles il faut creuser à travers plusieurs couches pour le retrouver.

 

Il y a encore une génération, tout les Islandais étaient en contact avec la nature d'une façon ou d'une autre, que ce soit par leur travail, par leur vulnérabilité face aux catastrophes naturels, (tempêtes, éruptions, séismes) ou par une simple passion de l'outdoor [Loisirs en extérieur, ndlr] .


«C'est pour cela qu'Il ne suffit de pas grand chose pour le raviver ici, comme par exemple le voyage de chamans étrangers de passage ici. Ces étrangers me confient d'ailleurs systématiquement que la vision chamanique du monde est plus présente ici que dans la plupart des autres sociétés dites modernes. Mais à côté de cela, il y a bien sûr désormais tout un tas de personnes qui sont complètement déconnectés de ces liens spirituels. »

"La personne en charge de la décision l'a prise après un voyage chamanique de plusieurs jours sous des peaux de bêtes..."

Des Stages d'initiation

 

Par la magie de l'hospitalité, l'infusion de noisetier s'est transformée en véritable repas.  Mais les talents de Valgerdur ne s'arrêtent pas à l’accueil chaleureux d'étrangers . Elle met ses connaissances

et sa vision du monde à profit des autres,

au travers de stages, qu'elle dispense en Islande comme à l'étranger, notamment en France.

« Je me sens coupable de prendre l'avion à chaque fois, mais que dire … Cela reste un incroyable moyen de mettre en contact des civilisations différentes et il serait difficile de s'en passer ", - surtout lorsque l'on vit sur une île isolée au milieu de l'atlantique nord,

il est vrai. -
 

« Je réalise différents types de stages. Certains sont pour les femmes uniquement, d'autres sont mixtes. Je ressens une différence certaine dans la présence et l'ouverture des uns et des autres lorsque hommes et femmes sont mélangés.

C'est intéressant à observer pour quelqu'un comme moi qui milite pour l'égalité des sexes. Mais j'en suis arrivé à la conclusion que les stages mixtes étaient presque systématiquement moins 'sensibles' et moins 'productifs'. Je me suis posé la question

de stages uniquement masculins pour équilibrer, mais ça n'aura jamais lieu avec moi puisque je suis … une femme !

 

Je travaille aussi parfois avec des personnes qui ont des addictions, ou des handicaps physiques ou mentaux.  Je propose différents programmes, mais le but commun à tous est d'agrandir la connaissance et le respect de soi.

Cela passe par des rites chamaniques pour qu'ils en apprennent plus sur cette forme de spiritualité et que cela leur ouvre des portes. Mais parfois mes stages sont labellisés 'développement personnel' pour paraître moins effrayants et toucher un public moins sensibilisé. Cependant, j'y intègre aussi des outils et des réflexions chamanistiques, mais habillé différemment.

 

Je leur parle des rêves et de conscience collective - qui sont deux façon de sortir de notre vision dualiste et étriquée du monde - je leur parle d'histoire, de mythologie.
En général, les participants sont des personnes en recherche. Ils cherchent chacun quelque-chose de différent mais ont tous déjà un certain contact avec la nature.

Certains vont opter pour une voie assez académique, d'autres pour une voie plus ésotérique, tandis que d'autres vont inventer leur propre voie. Mais tous sont sensibles aux voyages avec le tambour »

Elle me désigne le mur derrière moi et se lève pour rejoindre son instrument. 

« Celui-ci me vient des Etats-Unis. 

J'en joue rarement pour moi-même, et pourtant je devrais ! C'est un vrai soin. »

Elle fait résonner la peau de rêne,

d'un rythme à la fois lent et saccadé.

La vibration sonore emplie la pièce,

et à l'écoute de ce simple son,

le corps se détend et entre dans

un stade de conscience proche

de la méditation. « Les voyages chamaniques sont une forme de

méditation, et la méditation est

une forme de rêve dans le réel » 

 

Il est intéressant de noter que la méditation est actuellement la voie préférée des personnes souhaitant se reconnecter à eux même ou se 'connecter à quelque-chose de plus grand'.

Elle continue : "Les modifications des ondes cérébrales en fonction des différents états de conscience ont été prouvées scientifiquement, et d'autres études sont en cours sur la synchronicité des ondes cérébrales entre êtres vivants.

Je vois ça un peu comme lorsque l'on cherche manuellement une station de radio. En étant à l'écoute de soi et de ce qui nous entoure, on peut se mettre sur la 'même fréquence' que quelqu'un d'autre, ou d'une conscience plus grande, collective. Une sorte dé réseau invisible à qui n'y regarde pas de plus près. On peut aussi se tourner vers l'intérieur de soi-même et chercher dans notre mémoire inconsciente, nos souvenirs enfouis. 


Elle repose le tambour, un brin songeuse, et commence à bruler un fagôt d'épines de pin, dégageant une épaisse fumée et une douce odeur. 
 

De souvenirs et d'objets, elle me contera celui de cette aile de corbeau, avec laquelle elle dissipe la fumée. L'histoire aussi de cette pierre qui, quand on y regarde de plus près, est en réalité une branche fossilisée. Elle l'a trouvée sur le terrain des descendants de la première femme de l'île, qui fut une figure historique, et se plait à se reconnecter à cette histoire.

« Quand j'étais adolescente, j'ai appris que j'étais une descendante de cette femme. Cela m'a emplie de fierté. Depuis, j'ai réalisé qu'en réalité, plus ou moins tous les Islandais sont descendants directs ou indirects de cette femme «  rit-elle. « Mais j'ai conservé la fierté ! ».

 

Elle me raconte enfin l'histoire de cet ormeau géant [un coquillage, ndlr] offert par son ex-compagnon lorsque celui-ci l'a quitté, et dans lequel elle éteint cérémonieusement le fagot d'aiguilles. « Nous devrions toujours nous offrir des cadeaux d'adieux » lâche-t'elle, en m'offrant un autre fagot d'aiguilles