Saint-Gilles-Croix-de-Vie, Mai 2018.

La nuit enveloppe encore les quais de ce port de pêche vendéen, éclairé seulement de la lumière jaune des lampadaires et des éclats brillants des balises du chenal. L'odeur de pain chaud en train de cuire sort de la fenêtre d'une boulangerie proche et enveloppe les rues endormies. 

Tandis que mes pas me guident vers la criée, l'odeur de poisson prend le dessus, quoique moins forte que je ne l'aurais pensé. Les premiers bateaux viennent de s'amarrer et commencent déjà à décharger leurs caisses. Certains étaient en mer pour la nuit alors que d'autres, souvent plus imposants, reviennent de plusieurs jours en Mer du Nord.

Il y a là des fileyeurs, des caseyeurs, des palangriers et des chalutiers; certains bateaux pouvant êtres équipés de façon saisonnière en fonction de la pêcherie ciblée. En tout, ce sont près de 40 bateaux entre 8 et 20 mètres de long et une centaine de marins-pêcheurs qui animent ce port.

Certains équipages ont préparé les poissons pour la vente à même le pont ou dans le bateau entre deux pêches, tandis que d'autres utilisent les équipements mis à disposition au sein de la criée.

Les caisses défilent et s'entassent pleines de dorades, de maquereaux, de seiches, de sardines, de roussettes, de rares bars, de poissons plats, de calamars, et surtout de merlu dont la saison de pêche touche à sa fin.

Les premiers mareyeurs, café dans une main et portable dans l'autre, arrivent petits à petit sous les néons blafards de la salle de vente. L’œil attentif, ils sillonnent les allées afin de repérer les lots sur lesquels ils vont enchérir aujourd'hui.

Certains viennent de villes proches, d'autres de la capitale. Certains encore arpentent plusieurs criées dans la même matinée. Tous se connaissent, se saluent et échangent quelques mots.

 

Comme sur les bateaux, le monde  des mareyeurs est très majoritairement masculin. Une seule femme est présente, et elle a su visiblement prendre sa place.

Il est loin le temps où les acheteurs criaient leurs meilleurs prix ce qui a donné son nom aux halles de criée. Aujourd'hui, c'est à l'aide d'un petit boitier électronique que chacun fait ses offres. Certains mareyeurs travaillent aussi à distance via une plateforme internet.

 

Les détails du lot en vente sont affichés sur l'écran, et le prix initial fixé par le commissaire de criée descend progressivement jusqu'à la première enchère, pour remonter ensuite jusqu'à être vendu au plus offrant.

Cela va très vite et des centaines de kilos sont vendus en quelques minutes, à des prix souvent très bas. Ce matin, la roussette se négocie aux alentours de 0.23€ le kilo et le merlu à 2.5€ le kilo. C'est jusqu'à 8 fois moins que le prix que le consommateur payera en poissonnerie.

Les marges paraissent importantes, mais elles sont en réalité fortement diminuées par les coûts de préparation, de conditionnement, de transport et de revente. Reste que les marins pêcheurs repartent souvent avec un goût amer.

 

Quelques bons coups, une stratégie de pêche différente ou une prise exceptionnelle leur permettent parfois d'espérer de meilleurs revenus. Certaines soles se sont aujourd'hui vendues 14.20€ le kilo.                        Je m'entretiens avec le mareyeur qui les a achetées tandis que sont collègue, d'un geste vif et expérimenté, est en train de lever les filets :

 

" Le poisson était de top qualité, de belles pièces pas abîmées et difficiles à trouver en ce moment. Celles-ci seront sur les tables des meilleures restaurants de Paris dès ce midi. "
 

Pendant que nous discutons et que les enchères battent leur plein, un dernier bateau annonce son arrivée à la VHF du port et préviens qu'il a 'du gros'. Ressortant sur les quais, nous assistons alors au débarquement d'un requin-renard de 3 mètres de long, pris accidentellement lors de la remontée d'un trait de chalut au large de l'île d'Yeu, à quelques kilomètres d'ici.

Classé espèce 'vulnérable' à l'échelle mondiale par les scientifiques de l'UICN (Union Internationale pour la Conservation de la Nature), cette espèce peu commune est protégée dans la mesure où toute pêche ciblée est interdite.

 

En revanche, les captures accidentelles sont acceptées dans la limite d'un total admissible fixé par des directives européennes.

 

Leur débarquement est devenu obligatoire après l'adoption d'une loi interdisant les rejets de prises accessoires (sauf vivantes) en mer, et qui a pour but d'encourager les pêcheries d'améliorer la sélectivité de leurs pratiques.

La prise est donc exceptionnelle et attire la curiosité des pêcheurs eux-même. Elle sera vendue entière pour être livrée dans une enseigne de grande distribution. Les ventes se terminent, et les mareyeurs glacent les caisses qu'ils  stockent ensuite dans leur entrepôt réservé ou chargent directement dans les camions frigorifiques qui ronronnent déjà à l'entrée.

Dehors, le jour n'est pas encore levé et la boulangerie vient d'ouvrir ses portes. C'est l'estomac légèrement retourné par les odeurs de poisson si matinales que je prend mon café et mon croissant en regardant, fasciné, ces tonnes de poissons partir aux quatre coins de la France pour pouvoir être sur les étals et dans les restaurants quelques heures plus tard.