Méditerrannée plastifiée

Spectateur d'une tragédie environnementale

L'association ExpeditionMED organise depuis 2009 des campagnes en mer Méditerranée à but scientifique (collecte d'échantillons d'eau de mer et de sédiments pour évaluer les niveaux de pollution) et de formation d'écovolontaires. En cette année 2016, L'objectif est de sillonner le sanctuaire Pelagos afin d'obtenir des prélèvements côtiers, mais aussi en haute mer, notamment dans le courant Liguro-Provençal où l'association avait déjà navigué il y a trois ans, à des fins de comparaisons.

Un mousse s'active sur le bateau pour les derniers préparatifs afin d’accueillir plus de monde et équiper le voilier. Nous sommes très vite rejoints par d'autres membres de l'association et les premiers écovolontaires, arrivés en avion depuis Brest, Nantes et Marseille, qui découvrent à leur tour le bateau et déchargent les premières caisses sur le quai en bois sous le regard curieux des pêcheurs.

 

Une fois l'équipage au complet, le capitaine dispense les règles de sécurité et les postes de chacun et c'est Laura Frère, thésarde à l'Université de Bretagne Occidentale qui réunit tout le monde pour un briefing scientifique. En ce premier soir, les discussions vont bon train sur les espérances de chacun pour cette mission.

Le lendemain matin, tout le monde est sur le pont pour savourer le départ. Nous quittons l'estuaire du Tibre et longeons maintenant la côte Italienne vers le nord.

Quatre semaines de mer, plusieurs centaines de miles nautiques, des centaines de prélèvements scientifiques, dix personnes à bord et un départ de l'étranger. La machine logistique est en marche depuis plusieurs mois déjà lorsque nous arrivons à Fuimicino, banlieue portuaire de Rome.

 

C'est au chantier naval Tecnomar sur les rives du Tibre, que nous retrouvons le Capitaine Juilio Cesare (ça ne s'invente pas!) et le chef d'expédition Bruno Dumontet. Ils nous invitent à monter à bord de l'Ainez, un fier ketch oceanica 56 : 2 mâts, 17 mètres, coque acier, amarré à un bateau noir et ocre tout droit sorti d'un autre siècle : c'est le Pietro Micca, dernier remorqueur à vapeur d'Italie.

La mer est un peu agitée par une légère brise d'ouest, parfait pour s'amariner. Quelques encablures plus loin, nous testons le Manta, notre principal outil de prélèvement. Cet objet fait d'ailes en aluminium et d'un filet aux mailles de 330µm est trainé dans l'eau derrière le bateau. La distance parcourue rapportée à la surface de captage permet d'estimer la concentration au litre des différents éléments retrouvés dans l'échantillon. 

A la remontée de l'engin, nous découvrons un premier prélèvement qui semble très chargé. Nous nous passons le flacon transparent de main en main pour le regarder de plus près. C'est un véritable cocktail de couleurs, de formes, de vie et de pollution. Nous découvrons un univers étrange et minuscule où virevoltent de drôles de créatures, au milieu des micro-plastiques plus ou moins distinguables à l'oeil nu.

Alors que nous conditionnons l'échantillon pour l'étudier plus tard, un grand bateau venant du large s'approche à forte vitesse sur bâbord. C'est la Guardia Civil, l'équivalent de nos douanes marines. Après avoir observé avec attention nos évolutions avec le Manta, il semble décider que nous ne représentons pas de menace et s'éloigne arraisonner un autre yacht un peu plus loin. Ils viennent de rater des dealers de plancton !

 

Alors que nous nous dirigeons vers Santa Marinella pour y mouiller et y passer la nuit, le Manta est remplacé par une ligne de pêche. Ce n'est pas le poisson qui croisera notre route, mais un banc de dauphin qui nous accompagne. Certaines années, l'expédition participe aussi à des campagnes de veille attentive afin d’accumuler des données sur les mammifères marins. Mais cet été, nous nous limitons à transférer nos observations fortuites à ObsenMer, une application de science participative. Et quand ce n'est pas les cétacés, ce sont les insectes qui sont répertoriés, en vue notamment d'étudier la dispersion du moustique tigre entre le continent Africain et Européen.

D'autres fois encore, ce sont des prélèvements de sédiments qui sont réalisés, notamment dans le delta sous-marin des grands fleuves, principaux vecteurs de pollution, car ce qui est à terre fini bien souvent en mer, par l'intermédiaire du ruissellement.

l'aspect scientifique est impressionnant de rigueur et de souci du détail. Il nous permet d'aller au-delà des apparences et des certitudes pré-établies.

Laurence, éco-volontaire

         Les jours suivants, l'expédition va de points GPS en points GPS, afin de réaliser les prélèvements aux endroits précis où ils ont été réalisés les années précédentes, à titre de comparaison. Certaines nuits, notre sommeil est sacrifié sur l'autel de la science mais sont récompensées dès le lendemain par des rencontres avec des tortues, des rorquals et des poissons-lune.

 

Les facteurs qui influencent les résultats des prélèvements dans un milieu aussi ouvert que l'océan sont difficilement contrôlables (météo, courants ...); le protocole scientifique est quant à lui très rigoureux. Chaque éco-volontaire a un poste bien précis permettant le bon déroulement des activités. Les mises à l'eau et les relevés de Manta sont minutés et effectués à vitesse et cap constant avec tracker GPS, les bases de données méticuleusement remplies et sauvegardées, les échantillons manipulés avec des gants et conservés dans des solvants aux concentrations précises. Certains échantillons sont observés à la loupe et au microscope sur place, d'autres seront réceptionnés au Laboratoire de Nice pour analyse.

Ci-dessous, une vue rapporchée d'un prélèvement. Survolez l'image pour découvrir ce qui s'y cache !

Les campagnes des dernières années ont permis de dresser

un constat alarmant : à certains endroits en Méditerranée,

il y a autant de micro-plastiques que de plancton.

Après une courte escale à l'île d'Elbe, l'expédition continue sa route vers la Corse. Entre deux manoeuvres de navigation, les discutions tournent souvent autour des solutions potentielles pour résoudre un problème d'une telle ampleur et d'une telle persistance (le plastique se fragmente sous l'effet des vagues, des UVs, des bactéries mais ne se désagrège presque jamais totalement).

Si les effets des macro-déchets sur la vie marine sont relativement bien documentés (mortalité par engins de pêche abandonnés, étouffement par ingestion, etc.); Les micro-plastiques posent des problèmes beaucoup plus insidieux et encore mal connus. De récentes études démontrent la pollution secondaire engendrée par le relargage en mer de molécules toxiques mélangées au plastique (retardateurs de flamme par exemple).

Les effets de leur ingestion sont eux aussi mal cernés et posent des questions de santé publique pour la consommation humaine des produits de la mer, surtout quand on sait par exemple qu'une seule huitre contient à elle seule en moyenne  particules de plastique.

La solution envisagée par Boylan Slate qui teste actuellement un prototype de récupération géant en pleine mer est souvent reléguée au rang des belles utopies, ou du moins des solutions les moins réalistes. Pour beaucoup, le problème doit être traité en amont : éviter que les déchets n'atteignent la mer.

 

Sensibilisation, politiques publiques, réduction de la dépendance au plastique, alternatives bio-sourcées semblent être les véritables leviers. Ce sont d'ailleurs ceux sur lesquels travaille l'association quand elle n'est pas en expédition.

A bord, les phases studieuses alternent avec des moments de détente. La vie à dix dans quelques mètres carrés est rendue possible par beaucoup de respect entre toutes ces personnes issues de milieux variés, mais aussi probablement par l'immensité bleue qui invite notre esprit à glisser hors de cet espace de vie restreint.

 

Nous testons une variante d'un protocole spécial plancton, pour qu'il puisse être simplifié et adapté aux navigateurs solitaires qui souhaiteraient le répliquer. Plutôt original : les échantillons sont séchés à la poêle , pour ne pas dire cuisinés ! Difficile de résister à goûter une galette de plancton (pour la science bien sûr!) ... Eh bien c'est délicieux pour qui aime déjà les algues et les crevettes, et probablement très riche en protéines.

Un midi, alors que la mer est calme comme un lac, le capitaine arrête le bateau. Il nous annonce alors très solennellement que c'est l'heure du baptême du grand bleu et nous invite à sauter à l'eau ! Pas une terre en vue, Pas un bruit, et 600 mètres de profondeur sous la coque. Expérience à la fois intimidante et agréable. Sous la surface, sensation de vide, de vertige. Plus aucun repère visuel, uniquement une variation infinie de bleus sombres transpercés de rayons de lumières qui disparaissent dans les profondeurs. Pas un bruit, pas un signe de vie dans cette mer pourtant riche, ce qui ajoute au mystère des profondeurs.

Douze jours se sont écoulés déjà, et il est temps de réaliser la grande traversée entre l'île de beauté et le continent, qui sera la dernière navigation pour moi. 24h de mer assez mouvementés, des éclairs zébrant l'horizon et d'immenses cargos croisés à quelques encablures.

 

Nous nous relayons en binômes pour assurer la navigation toutes les deux heures et je me porte volontaire pour celui entre 5h et 7h, celui que je préfère, quand la nuit laisse disparait doucement dans un dégradé de couleurs qui laisse entrevoir les masses d'eau en mouvement puis les premiers contours de la côte. Un nouveau jour se lève sur la Méditerranée : espérons qu'il sera celui d'une prise de conscience environnementale collective.