Le mouvement des villes en transition s'inspire d'un exercice de 'descente énergétique' locale effectué à Kinsale, Angleterre en 2005, porté par les étudiants de Rob Hopkins (tête de file du réseau actuel, qui a essaimé à l'international).

Rob a visité Ungersheim il y a quelques années, et pour lui, "ce qui permet le fonctionnement de tout cela, c'est d'abord la confiance."

Transition : - nom féminin -
Passage d'un état à un autre, en général lent et graduel. Synonymes : changement, évolution.

Été 2019, sud Alsace. La plaine agricole étend ses monocultures sous un soleil de plomb. Une étendue de maïs ondule sous une légère brise à peine perceptible le long de la nationale bruyante. Un peu plus loin, la silhouette d'un clocher et d'un château d'eau en brique se détache des collines avoisinantes : c'est Ungersheim.

 

Ce village de 2400 âmes, qui à première vue ne diffère pas particulièrement des autres villages de la région, a pourtant été au cœur d'une micro-tempête médiatique il y a quelques années. Courageuse pionnière française du réseau des villes en transition (voir encart), et popularisée avec la sortie du documentaire de Marie-Monique-Robin 'Qu'est-ce qu'on attend'. Vous en avez peut-être vu quelques images passer : une carriole tirée par un cheval qui fait le ramassage scolaire, ou encore celle d'un maire tout sourire tenant en main une liasse de billets de 'radis', la monnaie local...

 

En quelques mois, le patelin a suscité l'engouement, la curiosité, parfois même une sorte de voyeurisme écologique. Puis tout est retombé, les médias s'en sont détournés, et les habitants ont continué de vivre dans un calme relatif. Trois ans ont passé.

Que sont devenues les dizaines de projets écologiques, citoyens, démocratiques ?

Que sont devenue les bonnes volontés réelles et affichées ?  Les synergies ?

Nous sommes allés poser la question aux hommes et aux femmes de la Transition.   

Vue sur le clocher du village et un ancien batiment minier depuis les serres maraichères

"L'écologie ne peut pas et ne doit pas être réduite à la simple protection de l'environnement. L'écologie, c'est la vie, tout ce qui la maintient et tout ce qui dépend d'elle. c'est aussi l'Economie. C'est nous, c'est vous, et ce qui nous entoure."

Il est intéressant de noter que le mouvement des villes en

transition porté par Rob Hopkins et dont fait partie Ungersheim,

se rapproche fortement de la vision 'collapsologiste' popularisée ces dernières années par Pablo Servigne, Jean-Marc Jancovici et d'autres penseurs contemporains. CE mouvement de pensée part du constat d'un 'pic pétrolier' à venir, après lequel cette énergie carbonée va s'effondrer très rapidement par inadéquation de la demande et de l'offre, entraînant dans sa chute toute notre

'societé moderne du pétrole' . 

 

Quand on lui soumet la comparaison, Jean-Claude Mensch sourit et se confie. Il nous montre la peinture derrière lui d’un moustique vidant une nappe de sang, image de l’homme vidant les nappes de pétrole.  « L'effondrement, vous savez, il est d'abord moral et éthique dans un climat anxiogène, et il précède l'effondrement physique».  Ces paroles prononcées il y a 6 mois résonnent avec un son tout particulier ces jours-cis... Lui, cela fait longtemps déjà qu'il prépare la résilience locale, avec toutefois un positivisme qui ne laisse aucune place à l'éco-anxiété, ce nouveau syndrome du 21eme siècle. Quand au réseau des villes en transitions : 

"C'est un bon starter et un beau label, plutôt bon pour la communication externe, mais le réseau en lui même ne fonctionne pas en terme de communication interne.” déplore-t'il."

Aux 21 initiatives initiales, se sont ajoutés 18 autres, qui s’intègrent dans le cadre du dernier appel à projet de TEPCV (Territoires à Énergie Positive pour la Croissance Verte), ce programme gouvernemental initié à l’origine par Ségolène Royal et qui se termine cette année. A la question de savoir si la commune a fait des émules au plus haut des ministères, il hausse les épaules :

“On a eu beaucoup plus de délégations de maires, d’associations et de journalistes qui sont venus que de parlementaires ou de ministres !”. Forcément, on s’interroge : est-ce stimulant ou au contraire énergivore de recevoir tout ce petit monde ? 

“Les deux à la fois. On ferait certainement plus de choses si on n’avait pas besoin de s’occuper du côté ‘communication’, mais en même temps ça fait partie de la Transition, partager les bonnes pratiques. C’est aussi pour cela qu’on a mis en place un sentier pédagogique expliquant les différentes actions : on continue à communiquer mais c’est moins prenant.” 

Ci-dessus : Au pied de l’ancienne éolienne ‘fait maison’ de 2KWh , les vélos de certains employés des jardins du trêfle rouge (voir plus bas) et un panneau du circuit pédagogique sur la transition

Ci-dessous : L’emblématique cheval de trait utilisé pour une partie du ramassage scolaire et quelques travaux maraîchers a été rejoint par deux autres compagnons cette année afin de permettre une rotation et peut-être un développement des activités. Une voiture municipale electrique a également été commandée.

A force de volonté ou à marche forcée: peut-on incarner sans régner ?

L'homme à l'origine de tout cela est un personnage aussi attachant que décrié : Jean Claude Mensch, maire de la commune, réélu depuis 30 ans dans un canton où la droite a fait 69% aux dernières présidentielles et les écologistes à peine 1.5%. C'est cet homme qui a initié puis porté le mouvement pendant près d'une décennie, rejoint par plusieurs forces vives locales.

 

Nous l'aurions pensé las de répondre à nos interrogations, mais comme l'immense majorité des personnes rencontrées sur place, c'est avec une énergie toujours renouvelée et une étincelle de passion, qu'il fait pour nous l'état des lieux de ce vaste chantier présenté comme '21 initiatives pour le développement d'une économie locale et fraternelle'.

“Ces 21 actions sont pensées pour toucher toutes les catégories de la population, ça c’est très important.”  précise-t'il. "Pour nous, la transition c'est vital, sans contrainte, sans culpabilisation, et avec envie". Le document stratégique de pilotage déclame quand à lui que "l'autonomie et la démocratie ne se décrètent pas, mais se conduisent à chaque instant (...) et chacun détient sa part d'expertise et de solution aux problèmes qui nous occupent."

 

La transition ici ne dit pas tout de suite son nom écologique. Question de pédagogie, mais aussi indice d'une vision holistique bienvenue car encore plutôt rare aujourd'hui. Mais les buts affichés d'autonomie en énergie renouvelable, d'autonomie alimentaire biologique et d'autonomie intellectuelle sont bien ceux d'une transition verte, pensée de façon globale et adaptée au contexte local.

Toutes voiles dehors, naviguant au milieu des ecueils

Ici, le mouvement incarné par monsieur Mensch rencontre

d’abord des écueils politiques et personnels, avec une opposition municipale et quelques personnalités actives et virulentes,

qui multiplient les contre-arguments sur le fond et déposent des recours en justice sur la forme.

 

[En raison de recours juridiques en cours, l'opposition n'a pas souhaité s'exprimer sur le sujet. Par soucis d'équité de discours et puisque ceci n'est pas le centre de notre sujet, nous n'avons pas abordé la question avec la municipalité. ]

Si le conseil municipal a été unanime il y a quelques années

sur la re-naturalisation d’une friche industrielle ou le refus de l’implantation d’un Pierre-et-Vacances, ce ne semble pas être une habitude... L'un des habitants, anciennement dans l'opposition mais qui s'en est écarté pour « dépasser les étiquettes politiques, en faveur de la transition » nous confie : "Un contre-pouvoir est toujours nécessaire et constructif, mais une opposition systématique et sans contre-propositions telle qu'elle est aujourd'hui, cela ne va nul part ! ».

 

La justice a tranché pour plusieurs affaires et a condamné le maire pour prise illégale d'intérêts dans l'une d'entre elle. Sur d'autres sujets, une conciliation a été possible et semble remettre sur de bonnes voies certains projets, comme celui d'une épicerie vrac locale et solidaire.

Une question d'échelle

Autre source d'opposition, toute aussi politique mais un peu plus administrative cette fois : l'agglomération Mulhousienne, dont fait partie le territoire de la commune. « Nous avons pris des décisions différentes de l'agglo, parfois même à contre-pied. Cela nous a conduit inévitablement à une ostracisation qu'il nous faut maintenant assumer. » nous confie la municipalité. La commune souhaitait par exemple organiser la récolte des poubelles jaunes à cheval, ce que l'agglo n'a pas permis. Ungersheim souffre aussi d'un manque fort de desserte de transports en commun.

Quelle est la bonne échelle pour une communauté heureuse et fonctionelle ? Pour la prise de décision politique ? Pour la transition ? Mr Mensch s'y est intéressé, et au gré de ses recherches, un nombre est revenu plusieurs fois : 4000 habitants. Mais un chiffre reste abstrait, et encore faut-il savoir lui donner vie.

La concertation, la démocratie participative et les inertiess donnent tous leur sens à la définition de la Transition ('lente et graduelle') .

« On perd parfois un temps considérable, mais c'est ainsi, on fait avec ». Il est rejoint sur ce point par Marc Griss, qui lui, reste philosophe et préfère dire "qu'on PREND le temps, plutôt qu'on le perd ». Peut-être le temps finalement nécessaire pour une appropriation et une acceptation de la Transition par chaque citoyen, elle qui est ici présentée comme 'vitale, sans contrainte, sans culpabilisation et avec envie' ?

 

Mais selon mr Mensch, l'un des freins principaux au changement, qu'il soit individuel ou collectif, reste surtout le sentiment d'insécurité personnelle, la difficulté de sortir de notre zone de confort: « Pourquoi je devrais changer, alors que je vis bien ? » résume-t'il en parlant des plus réfractaires.

 

Il reconnaît également l’importance des subventions publiques dans ces projets : en moyenne 60% du coût est supporté par des fonds nationaux ou européens. Véritable atout avec lequel composer, mais aussi véritable point faible en cas de tarissement de ces subventions. Notons que les impôts locaux n'ont pas été augmentés dans la commune depuis 2005.

Les jardins du trèfle rouge : chroniques d’une bonne idée en train de tomber à l’eau.

Ci-contre, dans le sens

des aiguilles d'une montre :

(1) Préparation des paniers de légume ;

(2) Un homme éclairci une rangée de

carottes. Il est ici depuis 2 ans

pour apprendre le français.

(3) Un autre homme aide au désherbage 

Pas de "service après-vente" ?

Les problèmes à Ungersheim sont aussi organisationnels. C'est ce que nous explique Carine Barral, chargé de coordination des jardins 'du trèfle rouge'. Action phare des ‘21’, et faisant partie du réseau 'jardins de cocagne', (voir encart) devait produire de quoi alimenter la cuisine municipale collective et ré-inventer le commerce maraîcher local. 

Aujourd'hui, presque aucun habitant ne s'y fournit et ils ont arrêté de livrer la cantine.

«Il y a eu une scission entre la municipalité et nous. Cela a été dur »Bail potentiellement non reconduit, ajouté à la fin d'un financement européen dont la reconduction est lui aussi incertain...

Mais le hic semble aussi surtout venir de problèmes de communications et de carences dans le suivi. “ Vous ne pouvez pas lancer des projets tous azimuts sans véritable analyse préalable et n'assurer presque aucun SAV ! Vous ne pouvez pas non plus affirmer des volontés comme si c'était des réalités. »

Le problème ici vient aussi du fait que la priorité des jardins de cocagne (de leur propre aveu) est l'insertion professionnelle, parfois

au détriment de la production maraîchère,

qui n'est qu'un support.

Tandis que la municipalité souhaite une production régulière, normée, et avec la possibilité d'accueil du public et des scolaires (ce que les jardins faisaient auparavant mais ont arrêté avec la perte

d'un emploi dédié).

 

Le divorce semble acté, et pourtant Carine Barral se veut encore philosophe :

« C'est comme un mariage justement : il est temps de se poser la question : est-ce que nous voulons tous faire des efforts pour tenter de le sauver ou vaut-il mieux arrêter la casse dès maintenant ? »

Les jardins de Cocagne

Les Jardins de Cocagne forment un réseau national, accueillant des femmes et des hommes de tout âge, en situation précaire et rencontrant des difficultés d’ordre professionnel, social ou personnel.

 

A travers la production de légumes biologiques, distribués sous forme de paniers hebdomadaires à des adhérents-consommateurs, les Jardins de Cocagne permettent à ces personnes de retrouver un emploi et de (re)construire un projet professionnel et personnel.

 à gauche : le responsable technique du jardin,

qui encadre plusieurs dizaines de personnes en réinsertion.

Il pose dans une serre où pousse un futur engrais vert.

à droite : Carine Barral, lors de notre entretien.

« On ne sait pas où ça va nous mener tout ça. Mais je n'ai aucune rancoeur.. Toutes les personnes impliquées dans ces projets, même celle avec qui nous avons eu de violents désaccords, sont de belles personnes qui ont une vision de l'avenir que nous partageons.”  

Carine Barral

Constat assez proche à la régie municipale : les points de vue très marqués de l'ancien maraîcher, qui souhaitait n'utiliser

que la traction animale et ne pas faire d'arrosage, ne

permettaient pas un rendement suffisant.

 

Kenji, un franco-japonais, diplomé de maraichage en biodynamie (et beaucoup d'autres choses!) a repris la barque et continue de produire du bio, mais plus conventionnel. Plein d'idées, il veut faire vivre ce lieu et pourquoi pas à terme y accueillir du public pour de la sensibilisation.

Le tracteur a remplacé le cheval de trait pour une partie des travaux, et l’arrosage se fait même en pleine journée :

“Je n’ai pas trop le choix, l’installation actuelle m’oblige à déplacer les arroseurs manuellement 8h durant pour arroser l’ensemble du jardin. Selon les dernières études que j’ai pu lire,

le fait d’arroser sous le soleil fait perdre 15% d’efficacité, mais quand il y a du vent cela peut monter jusqu’à 30%, donc c’est surtout les journées venteuses que j’essaie d’éviter”.

 

En attendant, toujours personne en permaculture...

Serait-ce la prochaine voie à suivre ?

Ci-dessous, dans le sens des aiguilles d'une montre  :

Kenji, le nouveau maraîcher municipal ; les serres neuves ;

trois jeunes de la commune en service civique venus aider.

Si presque tout le monde tire volontiers son chapeau à la volonté du Maire, beaucoup reconnaissent que son omniprésence sur la grande majorité des projets peut être pesante et pas forcément toujours efficiente.

Un proche nous confie : “C’est vrai que parfois ça ressemble plus à du management d’entreprise avec un patron hyperactif que de la politique communale .. mais c’est aussi ce qui fait bouger les choses. Et puis ce n’est pas facile d’incarner, affirmer et assurer une vision ambitieuse tout en gérant les problème quotidiens”.

 

“Le vrai problème, c’est si il se fait débarquer : je ne vois personne autour de lui capable de prendre sa relève, et si c’est l’opposition qui passe, on risque de perdre des années de boulot.” Le maire lui-même l’admet à demi-mot : “Parfois, je me sens tout simplement obligé de me re-présenter, pour assurer une continuité des idées et des projets”.

En attendant, la centrale à bois pour la piscine, le parc photovoltaïque,

les mesures de réduction du trafic routier (camions), la rénovation de bâtiments affichent des résultats plus que positifs.

 

Et les projets ne faiblissent pas : installation de méthanisation pour la production de biogaz, ré-activation de la régie agricole municipale après

un temps de latence, installation d’une nouvelle éolienne plus efficace

pour remplacer l’ancienne ‘faite maison’ mais dont l’installation électrique a été touchée par le feu, nouveaux bâtiments à énergie positive…

Tous à l’ombre du même soleil, et bientôt tous autonomes ?

La commune a créé une grande centrale photovoltaïque à sa périphérie,

sur l’ancien bassin minier. Elle est actuellement dans sa Xeme année d’exploitation et développe une puissance de 5,3MWc (MégaWatt-crête)

 

Aujourd’hui, la zone héberge aussi plusieurs autres activités sous ses panneaux: entreprises du bâtiment, bureaux d’études, zones de stockage, et même des ânes qui se reposent à l’ombre des photons. Certains bâtiments municipaux ont aussi été équipés en conséquence L’étape suivante, c’est le solaire chez Mr et mme tout le monde.

Marc Griss, en charge du déploiement solaire chez les particuliers,

nous explique que des ‘cadastres solaires ont été réalisés et que le potentiel est présent. Son association développe actuellement une installation mobile que chacun pourra ‘adopter’ sur son terrain le temps de quelques semaines pour test l’efficience des panneaux.

 

“Le fait que les gens voient en quelque sorte leur compteur défiler à l’envers, c’est une réelle aide à la décision.Beaucoup de gens me demandent des informations sur la rentabilité. C’est calculable bien sûr,

et effectivement rentable sur du assez long terme.

Mais je pense que ce ne devrait même pas être la question.

Quand t-on achète une voiture, est-ce qu’on se pose la question de sa rentabilité ?! non, une voiture n’est pas ce qu’on peut appeler un bon investissement, mais la plupart des gens en ont encore besoin tous les jours. L’électricité, c’est pareil, alors autant qu’elle soit verte !

Et nous choisissons des panneaux qui sont à 95% recyclables,

car ce point reste très important.

 

Objectif affiché ici : couverture des besoins de

10 000 personnes en éclairage et chauffage d'ici 2021.

Ci-dessus : Marc Griess, association Amevu, responsable du

développement photovoltaïque chez les particuliers,

pose sous des abats-jours réalisés par un artisan local.

A la chasse aux radis pour une économie de proximité !

 

Ungersheim a été l’une des premières communes en France à produire et utiliser une monnaie locale complémentaire,

intitulée ici le ‘radis’. Le but ? Inciter à se ré-approprier les mécanismes économiques qui régissent nos vies, et surtout inciter à consommer localement, le radis ne pouvant être utilisé que sur le territoire de la commune.

 

La production et la distribution de cette monnaie sont gérées par une association à but non lucrative, adossé à un fond de garantie d’une banque ‘classique’. Une quinzaine de commerçants et plusieurs centaines d’habitants y ont adhéré, ce qui vous permet aujourd’hui aussi bien d’acheter votre pain ou de vous faire couper les cheveux en radis.

 

Si l’on en trouve encore en circulation, les commerçants nous confient tout de même qu’ils sont assez rares. Petite nouveautée qui va peut-être permettre de relancer : les habitants disposent désormais d’un bureau de change permanent à la poste (qui a été récupérée par la mairie.

Ci-dessus : L'ancienne presse-rotative utilisée pour l'application du filigrane argenté de contrôle. La machine a été remplacée depuis.

Ci-dessus : les 'planches contact' de la dernière série de billets imprimés 

C’est à l’imprimerie Mach, dans un village voisin, que nous découvrons les presses qui ont permis d’imprimer cette monnaie. Loin de l’ambiance de la série ‘La casa de Papel’ mais pas moins original, une des gestionnaires nous montre les anciennes planches qui ont servi à la dernière série d’impressions en 2013.

 

Un peu plus loin, nous découvrons une machine remisée qui avait à l’époque permis de faire les surimpressions argentées, un des quatres encodages qui permettent d’éviter la falsification.

 

A la question de savoir si eux seraient prêts à être payés en radis, elle reste un brin songeuse : “à titre personnel, si je vivais sur la commune, j’essaierai de l’utiliser oui. Mais pour une entreprise c’est compliqué, ça impose de tenir une double comptabilité”.

Prenons maintenant un peu de hauteur.

Marc Grodwhol est un universitaire passionné, passionnant et engagé dont nous avons remonté la trace à travers nos recherches.

Co-fondateur de l’écomusée d’Alsace il y a près de trois décennies, c’est fatigué par une angine traînante mais aussi par ses derniers combats à Ungersheim qu’il a accepté de nous recevoir chez lui.

Chercheur, penseur et auteur sur les thèmes de l’acceptation de la Transition, de l’architecture patrimoniale, il a été mandaté il y a quelques années par Mr. Mensch pour travailler sur le projet de création d'une maison des Natures et des Cultures, qu'il a essayé de pensercomme une matérialisation des envies profondes des citoyens, et comme un lieu d’échange et de rencontre.

l'oeil et les tripes de l'anthropologue

 

 

 

Or, quelques jours seulement avant son inauguration, le bâtiment a été en partie la proie des flammes et a été en partie détruit.

Quand on évoque l'événement, ses traits se tendent, son regard devient triste et se brouille quelque peu. La marque psychologique est visible. Une sorte de traumatisme, pour lui, mais aussi pour les habitants de la commune qui s’y étaient investis.

 

"Avec la cendre, le projet s’est terni au propre comme au figuré. Je ne sais pas si je vais retrouver l’envie de m’investir dans sa reconstruction.” 

Ci-dessous : Le batiment brulé qui

devait accueillir le centre 'Natures et Cultures

 

Avec ses étudiants, ce chercheur a pris le pouls battant de la commune, au gré d'entretiens ouverts avec les habitants, dont la plupart ont un fort lien avec le passé minier. 

Ses résultats permettent de dessiner les contours de ce que ni la surface photovoltaïque en m², ni les indicateurs de politiques publiques ne peuvent transcrire.

 

"Je préfère donner à ma voisine des semis de plantes, plutôt que des histoires du passé intéressantes mais qui ne font pas avancer". Cette phrase d'une femme de la commune, pleine d'espoir et sans compromis, en est un exemple.

 

La somme des individualités fait-elle le collectif ? Selon lui, il est impossible d'identifier une “identité collective” de la Transition. “Il y a certainement un sentiment de fierté partagé par un groupe de la population, celui de faire partie de quelque-chose de plus grand que soit, de faire des choses qui ont du sens. Mais il y aura aussi toujours plus basiquement une sorte de fierté de clocher de village”.

Bien qu’il se soit profondément impliqué, le mot ‘Transition’ ne lui parle pas vraiment. Ce terme lui évoque surtout un arsenal technique et des discours politiques.

 

“C’est là qu’est le problème. ce terme peut être fédérateur, oui, mais que veut-il vraiment dire ? Parlons nous tous de la même chose ? Il y a une nécessité croissante de faire le lien entre l’abstrait et le réel, sinon on ne s’y retrouve pas. Et dans ce lien , il ne faut pas se contenter de parler technique, il faut aussi y mettre nos tripes, et un peu de poésie. Il y a un fort potentiel de démonstration et de pédagogie par le beau”.

 

Identité collective
 

Lui qui a travaillé sur l’histoire des lieux et des personnes, nous l’interrogeons sur la pertinence

(ou non) de modifier la toponymie, c’est à dire le nom des lieux : une transition culturelle symbolique pour accompagner et aider la Transition globale dans cette commune fortement marquée par l'industrie minière. Piqué intellectuellement, il sourit :

 

“L’idée est bonne, mais vous n’imaginez pas le travail à faire en amont sur la simple connaissance du nom des lieux. Actuellement, la plupart des gens vivent ou passent par des rues ou des places dont ils ne connaissent pas le nom et encore moins la signification du nom, pourtant pleine de secrets !”

Marc avoue être un peu décontenancé d’avancer aussi loin sur ce sujet à Ungersheim, alors qu’à côté il continue de voir certaines personnes qui se plaignent “des arbres qui font de la saleté en automne quand les feuilles tombent”.

“Par ailleurs ça reste malheureusement très localisé et banalisé tout ça: Dans les autres villages alentour, on n’en entend pas vraiment parler, sauf de temps à autre dans la presse locale.”

Attractivité et génération future.

 

Sur la notion de village, un autre témoignage receuilli par les étudiants de Marc soulève la question de l'expansion et de l'intégration: "Je ne sais pas si Ungersheim est toujours un village, compte tenu de son attractivité et de son dynamisme qui impactent la démographie. Où se situe le seuil ? Il n’empêche que le cadre de vie est très agréable. Ce sont surtout les terrains vacants qui m'inquiètent, rien n’empêche qu’ils soient convertis en grands lotissements".   C'est ce qui est arrivé.

Ci-dessus : Marc Grodwhol, se prêtant au portrait dans son jardin

Ci-dessous : Scupture végétale à l'entrée du village, illustrant la transition entre son passé minier et sa 'révolution verte'

ci-dessous : Différents styles architecturals et différentes éco-normes se cotoient parmis les nouvelles constructions individuelles dans la commune.

Parmis les différentes personnes rencontrées dans le village, plusieurs nous ont confié être venu s’installer sur place en partie du fait de la politique et des actions qui y sont menées en faveur de l’environnement, ou connaitre des personnes dont c’est le cas. La municipalité a effectivement enregistré ces dernières années une hausse significative de la démographie.

Un nouveau lotissement vient tout juste de sortir de terre, dans lequel ont convergé nouveaux venus tout comme anciens habitants. Celui-ci, loin des batiments à énergie positive, a néanmoins été réalisé avec un soucis de l’impact environnemental.

Ce lotissement construit sur des anciens prés, c'est la nouvelle vue du bureau d'Heidi Kohler, directrice de l'accueil périscolaire des Coccinelles, installé dans la Maison de la Jeunesse et de la Culture (batiment à énergie positive). Un brin nostalgique du paysage, elle reste pragmatique "J'habite dans un autre village où je suis très bien, mais je comprend l'attractivité d'Ungersheim. C'est stimulant d'être au milieu de tout ça !"

Le périscolaire ici, c'est un label 3D Eco-Ecole, qui garantissait déjà bien avant l'entrée en vigueur nationale au 1er janvier 2020, la fin de l'utilisation des plastiques à usage unique dans la collectivité, ainsi que l'utilisation de produit d'entretien éco-responsables. Depuis 10 ans dans la structure, c'est aussi un travail de longue haleine autour de l'alimentation. "On essaye de généraliser les gouters bio, c'est une bonne porte d'entrée pour sensibiliser les jeunes à ces thématiques !"

Heidi Kohler et les enfants des 'Coccinelles'

Mis à part la symbolique traction animale pour le ramassage scolaire une fois par semaine, L'école dans la commune est 'normale'. Mais la Transition infuse ici aussi, et l'on peut vite le constater avec les activités pour les jeunes pendant les vacances 

Nous nous joignons à un groupe d'enfants qui revient tout juste d'une sortie à la découverte des insectes, et qui s'apprête à ressortir. Dans le potager d'un des employés municipaux, mis à disposition dans l'arrière cour du batiment, les bambins slaloment avec précaution entre les plants de poivrons, les artichauds, les betteraves, les choux. Surtoutn ils les identifient un par un, même ceux dont les légumes ne sont plus sur pied. Ils cherchent ici et là les petits insectes pollinisateurs, s'enquierent de la récolte. 

Ce discret exploit prend toute sa saveur quand on le met en perspective avec une étude menée en 2013 en région PACA sur des enfants du même âge, qui concluait que "87% des enfants ignorent ce qu'est une betterave et que 25% d'entre eux ne savent pas que les frites proviennent de pommes de terre."  Impensable à Ungersheim.

"Pour nous, c'est génial de travailler avec des enfants aussi éveillés" nous confie une des animatrices. Je suis curieuse de voir de quelle façon ils s'investiront dans cette transition quand ils seront plus grands !

Une mer calme n'a jamais fait un bon marin

Tel un voilier mené par son capitaine et son équipage, Ungersheim

ne semble pas prêt de s'arrêter, faisant le dos rond dans les vents contraires et profitant de chaque bonne brise pour avancer. L'exhaltation semble ici toujours chasser le découragement, comme un anticyclone finit toujours par chasser la dépression. Des idées et des volontés deviennent des actes, des théories deviennent concrètes. Ici plus que nul par ailleurs, ce sont des hommes et des femmes qui opèrent cette sorte de magie, à force de patience et de persévérance. A force de luttes et de brouilles, de synergies et d'individualités. A force de grands coups dans l'eau et de ratés, à force de graines semées dans les champs comme dans les têtes, A force d'optimisme, parceque la transition doit rester une fête. 

Et si le tableau qui se dresse n'est ni tout noir, ni tout blanc, 

comme nous l'a fait remarquer l'un de ses habitants,

“cela veut dire que ça peut aussi être tout rose si on le souhaite !”

Depuis la réalisation de ce reportage en Septembre dernier,

la liste de monsieur Mensch a été réélue avec 69% des voix

dès le premier tour des municipales  (53% de participation).

Face au confinement, sa réponse est l'acceptation « et aussi un peu de résignation ».

Selon lui, le Besoin de Résilience alimentaire et énergétique, bien que commençant à faire

son chemin, ne se fait pas encore ressentir dans dans la population national car ces deux secteurs

sont encore assurés par les acteurs classiques et répondent toujours à une économie de marché.

Marc Grodwhol, l'anthropologue, n'a finalement pas souhaité se réinvestir dans la reconstruction

de la maison brulée, laissant derrière lui cette aventure mais continuant ses activités universitaires.

Il se sent privilégié fasse au confinement car a du travail et un jardin, mais aussi infiniment triste

pour ceux qui n'ont pas cette chance. Il a souhaité exercé son droit de regard sur cet article.

 

Les panneaux solaires individuels sont désormais en démonstration chez les particuliers,

et une centrale photovoltaïque de 80kW a été installée sur le toit de la conserverie.

L'ancienne éolienne a été remplacée par une nouvelle, plus puissante.

 

Une microbrasserie est en train de voir le jour et le projet d'épicerie solidaire se concrétise.

Une association d'aide à la réparation de voitures a élue domicile dans la commune.

 

Les jardins du trêfle rouge continuent leur activité de leur côté,

et livrent des paniers aux personnes confinées.